Rapport d'activités


La préface d'Anne Brécart

Pourquoi donner, que cela soit de l’argent ou du temps, à des étrangers qui ne partagent pas notre vie, notre destin? Le don est un mystère, même le donateur n’est pas toujours au clair sur ses motivations et c’est peut-être mieux ainsi.

Vous souvenez-vous de la petite fille ou du petit garçon que vous étiez et qui, un jour d’été à la plage, recueille une abeille flottant maladroitement à la surface de l’eau? L’enfant la prend délicatement sur le dos de sa main et, le bras bien tendu pour ne pas exposer l’abeille au risque d’être mouillée encore une fois, il l’amène jusqu’à la rive où il l’installe au sec sur une pierre au soleil.

Oui le don est un acte mystérieux, du moins celui qui est gratuit comme l’est le sauvetage de l’abeille. Car il y a ces dons qui attendent un contre don ou sont consentis dans un but de publicité ou de reconnaissance sociale. Mais le don de l’enfant sauvant un animal de la noyade est, pour moi, le don par excellence. Il n’attend ni récompense ni reconnaissance, il n’est pas non plus motivé par une appartenance religieuse, un espoir de paradis.

Le sauvetage de l’abeille ressemble aux dons que nous faisons lorsque nous envoyons de l’argent ou que nous participons bénévolement à une association. C’est un don apparemment tout simple mais je crois qu’il est très rare dans sa pureté car nous sommes des animaux sociaux qui attendent forcément une retombée de nos actes. Le philosophe Jacques Derrida disait que le don était impossible parce que, pour être un don véritable, il ne doit apparaître en tant que tel ni au donateur, ni au donataire. Car dès que le don est conscient il crée un rapport de force entre celui qui donne et celui qui reçoit. Celui qui reçoit doit pour le moins être reconnaissant ou, pis, remercier par un contre don.

Alors que le sauvetage de l’abeille est gratuit. Dès lors comment expliquer ce qui s’est passé entre l’enfant et l’abeille? L’enfant a peut-être vu dans la détresse de l’abeille sa propre détresse et il a senti que, en sauvant l’abeille, il sauvait une partie de lui. Cette partie qui n’est pas enfermée dans son «je» mais qui participe de l’univers du vivant.

Nous, donateurs qui, dans un geste spontané et privé, offrons un peu de notre argent ou de notre temps pour les enfants en difficulté sommes peut-être un peu ces enfants. Comme le sauveteur de l’abeille est un peu l’abeille dans un élan qui efface les barrières entre l’ici et le là-bas, entre le nanti et le pauvre, entre celui qui a une maison et celui qui en est dépourvu. Cette empathie est rendue possible par notre imagination qui, à son tour, s’appuie sur notre sensibilité. Celui ou celle qui ne s’imagine pas en enfant abandonné, qui n’éprouve pas au fond de lui la détresse de l’abeille ne donnera probablement pas. Celle ou celui qui résonne de mille émotions sentira au plus profond ce continuum entre la mort de l’abeille et sa propre mort, entre l’enfant perdu et lui-même.

C’est ce lien mystérieux que nous réactualisons à chaque fois que nous donnons et nous éprouvons en retour l’immense joie de n’être pas enfermé dans notre destin individuel mais de communiquer au plus profond avec d’autres êtres.

Écrit sous le haut patronage de Marcel Mauss, Jacques Derrida et Emanuel Kant.

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Anne Brécart
Écrivaine

 


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